CHÉRI


 L’histoire de l’œuvre

Esquissé avant la guerre dans quelques « contes » donnés au Matin en 1912, ce roman a d’abord été pensé comme une pièce de théâtre, vers 1919. C’est alors, durant l’été 1919, que Colette semble avoir renoncé à un traitement dramatique (en attendant une future adaptation théâtrale de ce qui était devenu un roman) pour passer à un mode d’écriture permettant une évocation plus précise du cadre social dans lequel s’inscrit l’intrigue. Publication préoriginale dans La Vie parisienne au premier semestre de 1920 ; publication originale chez Fayard en juillet 1921.
Édition de référence : Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. 1986 (Cl. Pichois et M. Raaphorst-Rousseau).

Le fil du texte

Après une première séquence montrant l’intimité du jeune Chéri et Léa, ancienne courtisane « bien rentée », dans son hôtel particulier du 16e arrondissement, la scène se déplace à Neuilly chez une autre ancienne du demi-monde, Mme Peloux, la mère de Chéri, qui complote de le marier avec une jeune fille, Edmée. Un retour en arrière informe le lecteur des circonstances dans lesquelles la liaison de Léa et de Chéri s’est nouée, après un stade où Léa avait fait office de « marraine-gâteau » pour Chéri. Le reste du récit présente les péripéties de la séparation entre Chéri et Léa, et la douleur de Léa, qui mesure alors le caractère inéluctable de son propre vieillissement. Parallèlement à ses efforts vains pour oublier Chéri, le souvenir obsédant de Léa s’insinue dans la vie du jeune marié qu’est devenu Chéri, ce qui finit par le conduire à nouveau dans la chambre de Léa ; mais leur dernière rencontre sanctionne dramatiquement l’irrémédiable qu’est le quart de siècle séparant cette « maman dévoyée » et ce « gigolo capricieux ». Invité par Léa à la quitter définitivement, Chéri apparaît comme un « évadé » à la dernière page d’un récit qui aura couvert, de 1912 à 1913, un peu moins d’une année, décisive pour Chéri comme pour Léa.

Quelques pistes d’analyse

Le caractère marginal des protagonistes (Léa et Charlotte doivent leur fortune à ce demi-monde qu’évoquera encore Gigi, et Chéri n’a donc pas besoin de travailler) permet à Colette de traiter un thème essentiel de son œuvre : cet argent d’origine douteuse, s’il est source d’un certain pittoresque descriptif — s’il replace le lecteur dans un monde révolu, celui de la « Belle Époque » (l’entre-deux guerres organisera, on le sait, une « euthanasie des rentiers » à peine amorcée en 1921) — a surtout l’effet de permettre un contraste notable entre cet arrière-plan social et la gravité du drame qui nous est donné à lire : pauvreté paradoxale d’un Chéri un peu orphelin (Charlotte Peloux est un somptueux exemple de mère négative), solitude désœuvrée d’une Léa qui hésite à faire une fin, et que finit par surprendre une « douleur » qu’elle ignorait encore : comme les personnages de la tragédie classique, ils n’ont rien à faire d’autre que souffrir l’un par l’autre, l’un de l’autre. La dimension quasi incestueuse de leur relation ne fait pas pour autant de ce roman un remake de la fameuse Maman Colibri de Bataille : Colette a insisté sur le caractère « moral » de son livre, suggérant que la morale de cette histoire sanctionne dramatiquement la transgression de l’écart des générations (de façon « prémonitoire », car c’est cette même transgression qu’elle ne va pas tarder à accomplir dans sa propre relation avec Bertrand de Jouvenel). Mais la sévérité de la perspective est masquée, dans ce premier grand roman à la 3e personne dans l’œuvre de Colette, par la justesse incisive dans la restitution (dialogues, mais aussi monologues intérieurs) des voix de Léa ou de Charlotte, de l’aphasie étranglée ou des bouffées sardoniques ou amoureuses de Chéri, par l’art du décor significatif (la chambre et le lit de Léa, lieu essentiel de cette fiction) ou du détail parlant (le collier de perles de Léa), par l’attention impitoyable aux stigmates de l’âge sur le corps de Léa, la sensualité dans l’évocation du corps de Chéri, le sens aigu de ce qui suggère une certaine opacité ou une dose d’inconscient dans la perception par eux-mêmes des personnages, etc. Autant de « primes de plaisir » ménagées au lecteur, cependant qu’il est conduit avec fermeté vers un dénouement amer.

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un extrait lu par
Françoise Fabian