Colette dramaturge

 

Colette En Camarade Photo

Mime, danseuse, actrice, Colette est aussi auteur. Elle a, dès janvier 1907  écrit une pièce en deux actes qu’elle a intitulée En camarades et qui précisément est créée au théâtre des Arts le 22 janvier 1909, en complément de La Tour du silence de Collijn, dans laquelle elle danse et à la création de laquelle assistent Gide aussi bien que Willy. Dans sa pièce, Colette tient le principal rôle féminin. Reprise à la Comédie-Royale, rue Caumartin, du 5 février au 1er mars suivant et encore en février 1912 au théâtre Michel. Deux époux vivent en camarades, tels, plus tôt, Colette et Willy : « C’est un ménage de camarades », avait écrit Jean de Tinan. C’est un couple moderne.

« Au premier acte, le mari se plaît à dire des choses énormes à une amie de sa femme assez bête d’intelligence et assez fine d’instinct pour les prendre au sérieux. Quant à la maîtresse de maison, elle n’est point là ; elle habille son gosse – ah ! les enfants ! – dans un cabinet de toilette voisin. Toute la journée, elle s’occupe de ce gosse ! Enfin la voilà qui fait son entrée dans le salon accompagnée d’un jeune homme élégant et sentimental qu’elle traîne derrière elle.

 Les quelques personnes qui possèdent la clef de ce langage spécial n’en sont point étonnées, mais les braves spectateurs à qui l’on annonce depuis vingt minutes un gosse l’attendent toujours et n’y comprennent rien ; leur stupéfaction s’accroît lorsque, tranquillement, chacun dans un coin du même salon, les deux groupes se mettent à flirter le plus gentiment du monde et à se donner, pour le lendemain, les rendez-vous les plus précis.

Le mari ne le fait point méchamment, mais évidemment parce qu’il pense que cela ne tire pas pour lui à conséquence ; malheureusement cette petite entorse aux conventions tacites n’est point tout à fait dans les règles du jeu et, comme dans la vie la plus bourgeoise, sa camarade ne pense plus qu’à se venger en en faisant réellement autant le lendemain.

Au second acte, tout s’arrange. Il n’était que temps pour la camarade et pour le public. Dans la garçonnière du gosse, la camarade, et le gosse lui-même, perdent toute assurance. Devant la galerie on pouvait braver les conventions sociales, les fouler aux pieds, mais lorsqu’on est seul cela devient infiniment plus gênant : hésitations, conversation glaciale de part et d’autre, interrompue par l’arrivée du mari qui, lui aussi, averti à temps – par qui ? on le devine – ne joue pas, lui non plus, et veut enfoncer toutes les portes dans un esprit de massacre évident.

Le gosse s’éclipse dans une pièce voisine, les camarades ont une explication orageuse d’abord, puis attendrie, ils boivent inconsciemment le thé et les liqueurs du gosse et s’en vont tout doucement, suivis du chien Bull, innocent témoin de cette débauche intellectuelle. »

En fait, c’est la chienne bull Poucette, qui avait les honneurs de l’affiche.

G. de Pawlowski, à qui nous empruntons ce résumé, juge que le dialogue est « vif, alerte, plein d’esprit et de naturel », mais souhaite à l’auteur « un peu plus d’habileté, de dissimulation et d’hypocrisie vis-à-vis du public », ajoutant : « Il est dommage que certains marchands de ficelles théâtrales qui n’ont que cela à vendre ne puissent point dès maintenant lui en céder un tout petit écheveau. » Adolphe Brisson, l’un des grands maîtres de la chronique théâtrale, critiqua dans Le Temps du 15 février 1909, moins l’auteur que l’actrice : « Mime experte […], elle n’est pas encore rompue à la discipline du métier d’artiste ; sa voix n’est pas mélodieuse, sa diction n’est pas naturelle ; elle roule les r à la façon des vieux comédiens de l’Ambigu, son allure est contrainte, sa physionomie inexpressive. » Tout en reconnaissant à l’auteur des « qualités originales », Brisson exprimait un regret : « Il y a dans son petit ouvrage l’embryon d’une comédie, de fines idées, des ébauches de caractères qu’elle n’a pas su ou voulu développer. C’est dommage. »

La pièce a été reprise à la Potinière en 1985. Par rapport aux premières représentations, elle manquait du piquant que lui donnait la présence de Colette sur scène, des épices biographiques savourées par des spectateurs que la rumeur publique avaient informés de l’union et de la désunion d’un couple ayant joué avec le feu. En outre, à la Potinière la pièce était le seul spectacle de la soirée, alors qu’en 1909, ce n’était qu’un complément du programme.

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Grâce à cette pièce, Colette fut reçue adhérente stagiaire à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, le 26 mars 1909 ; elle sera reçue sociétaire, grade suprême, le 5 octobre 1923, après qu’elle aura adapté Chéri (1921), puis La Vagabonde (1923) pour la scène. En ce début de 1909, Colette Willy est une mime et une actrice reconnue.

Extrait de Claude Pichois et Alain Brunet, Colette (de Fallois, 1999), rééd. Livre de Poche, 2004. 

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