DANS LA FOULE


L’histoire de l’œuvre

Les seize textes sélectionnés pour être publiés à la fin de l’année 1918 aux Editions Crès et Cie sous le titre Dans la foule font partie d’un ensemble beaucoup plus vaste de chroniques rédigées régulièrement par Colette pour Le Matin – à raison d’une contribution tous les quinze jours voire toutes les semaines – et publiées entre 1910 et 1915 sous le titre « Contes des mille et un matins » (auquel est adjoint à partir du 30 octobre 1913 le sous-titre « Journal de Colette »).

Outre Dans la foule, ces chroniques alimenteront plus ou moins exclusivement entre 1913 et 1922 toute une série de recueils depuis L’Envers du music-hall jusqu’au premierVoyage égoïste, en passant par La Paix chez les bêtes (1916), Les Heures longues (1917) et La Chambre éclairée (1921). La plupart – mais non la totalité – de ces textes écrits pour Le Matin ont fait par ailleurs l’objet d’une publication sous le titre de Contes des mille et un matins chez Flammarion en 1970.

Le volume paru en 1918 ne sera jamais réédité mais sera, en revanche, repris tel quel (contrairement à d’autres recueils, dont Les Heures longues) dans le tome quatre de l’édition des Œuvres complètes dite du Fleuron en 1949.

 

Le fil du texte

Dans les seize chroniques sélectionnés pour Dans la foule, Colette occupe très clairement la position d’un journaliste-reporter se déplaçant vers l’événement dont elle est censée rendre compte, qu’il s’agisse d’un match de boxe (« Impressions de foule »), de l’essai d’un dirigeable (« Là-haut »), d’un procès spectaculaire (« À Tours » ou « La Bande »), d’un événement politique (« A la chambre de députés ») ou mondain (« Les “belles Ecouteuses” »).

Les sujets traités relèvent d’ailleurs pour l’essentiel d’une actualité journalistique qui se décline tout à fait classiquement entre le politique, le policier ou le judiciaire, ou évoquent un événement ponctuel que le reportage fait exister en même temps qu’il en rend compte. Ils donnent aussi à voir des éléments d’une vie « moderne » où l’univers urbain – et parisien – est fortement présent.

Cet ancrage dans l’actualité est tout particulièrement marqué – et alors même que l’ordre adopté par le recueil n’est pas chronologique – par la mention systématique pour chaque texte d’une date précise (jour/mois/année) qui donne à l’ensemble son unité en même temps que sa spécificité en l’identifiant explicitement comme relevant du genre de la chronique.

 

Quelques pistes d’analyse

Le titre choisi par Colette met d’emblée l’accent sur la position énonciative construite dans ces textes, qui la situe du côté de la foule spectatrice dans laquelle elle est plus ou moins amenée à se fondre du fait de sa position de témoin des événements.

Délibérément subjective (le « je » n’est jamais long à faire son apparition), l’écriture s’ancre aussi dans une identité sexuée clairement mise en avant dans des textes où les femmes occupent volontiers une place centrale, soit que la foule soit majoritairement voire exclusivement féminine, soit que le texte fasse émerger en son sein des figures de femmes.

Quant au regard de Colette, présenté volontiers comme trop myope pour voir l’événement lui-même, il s’oriente et se décale vers le spectacle qu’offre cette foule dont il donne à voir et à entendre les paroles, les mouvements, les attitudes mais aussi et surtout les passions et les émotions. Fascinée, elle en saisit « l’exécrable esprit spectateur » aussi bien que la dimension de cruauté et de profonde an-humanité qui l’habite et que capte son regard de tératologue et de moraliste ; elle fait par là de ces chroniques, ancrées dans une actualité au jour le jour caractéristique de la pratique journalistique, une sorte d’« Envers du reportage ».

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