LE TOUTOUNIER


L’histoire de l’œuvre

Le projet du Toutounier est peut-être antérieur à celui de Duo, dans lequel apparaissaient à plusieurs reprises les sœurs d’Alice. Achevé en avril 1938, le roman (que Colette considère comme une longue nouvelle) paraît en feuilleton pendant l’été 1938 dans Paris-Soir, et aux éditions Ferenczi en janvier 1939.

Le fil du texte

Nous suivons à nouveau Alice après le dénouement de Duo, au moment où elle rentre dans l’appartement de sa jeunesse, retrouve le « toutounier » (le divan), puis deux de ses sœurs (la troisième, Bizoute voyage au loin, entraînée dans un mariage et une errance que déplore son aînée). De monologues intérieurs en dialogues, les retours en arrière nous informent du destin des filles Eudes, artistes pauvres, mais aussi des événements qui ont suivi la mort de Michel — la lutte avec les hommes de loi et un entourage hostile. Alice, retournant bientôt dans l’ancien appartement conjugal, ne supporte pas d’y séjourner et rejoint le plus possible ses sœurs, dont le destin tourne brusquement : le comportement mystérieux d’Hermine, la plus jeune, s’éclaire lorsqu’on apprend qu’elle a tenté de tuer la femme de son amant, mais l’affaire se clôt à son avantage. Colombe, maîtresse elle aussi d’un homme marié, va pouvoir grâce à un engagement providentiel vivre non loin de lui, même s’il doit emmener son épouse, malade. Toutes deux vont partir, Alice se retrouvera seule.

Quelques pistes d’analyse

Le monde de Duo apparaît en arrière-plan, avec sa campagne très balzacienne, le marché proposé par le voisin Lascoumettes, les ruses du notaire. Colette évoque surtout à nouveau le milieu de la bohême artiste, pauvre, avide, fière : les jeunes femmes, filles d’un professeur de musique, vivent de tâches précaires en marge des carrières artistiques. Même leurs amours ne les satisfont pas — « Leur impatience… songeait Alice. Elles sont comme des brûlées. » Mais l’ouvrage peint avec une force particulière une solidarité complexe de femmes et de sœurs, enracinée dans la chaleur de l’enfance, dans « la sauvage et chaste habitude du sommeil en commun », dans les souvenirs qui surgissent sans cesse et les mots de ce langage de fratrie qu’illustre le titre.

Le texte vaut aussi par la poésie des instants : le départ vers le restaurant, les bruits de Paris le matin, les éclairs de réminiscence. Alice, veuve, éprouve par intermittences un « chagrin inégal, capricieux, mal assujetti » ; elle refuse d’admettre le suicide, mais vit un moment d’angoisse hallucinatoire. Elle efface la médiocrité des dernières scènes avec Michel, « un peu cabinet de toilette dans un placard… Ce n’est bon qu’à être caché. » Un cheminement très contemporain traduit les fluctuations imperceptibles de la vie intérieure au quotidien.

L’accueil de la critique

La critique au moment de la parution a loué la profondeur et le charme de cette observation de la vie intime.

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