L’ÉTOILE VESPER


L’histoire de l’œuvre

Colette a refusé d’écrire le récit de sa vie, mais dans L’Étoile Vesper (sous-titré au départ « Souvenirs »), écrivant enfin hors de toute contrainte, elle se livre discrètement, au long de fragments soigneusement montés, intégrant quelques textes antérieurs. L’ensemble a paru en feuilleton dans les premiers numéros de Elle (novembre 1945-janvier 1946), puis aux éditions suisses du Milieu du monde.

Le fil du texte

Une sorte de chronique fragmentée transcrit les menus événements et les observations de la vie quotidienne : les caprices du printemps, les allées et venues du compagnon, les visites. Immobilisée Colette observe le ciel, le trajet de la lune ou de Vesper dans le quadrilatère que découpe le Palais-Royal, les visages, « les prodiges grossis par [la] loupe ». Les associations d’idées et les digressions abondent, traitent du passé proche (la guerre, l’emprisonnement de Maurice Goudeket), ou lointain (la vie des grands quotidiens au début du siècle, le portrait retrouvé de la mère de Sido). Au passage sont célébrées des figure chères — Hélène Picard, Renée Hamon. Les dernières lignes accordent autant de place à l’aiguille qu’à la plume : « Mes lents coursiers, tâchez à aller de compagnie : je vois d’ici le bout de la route. »

Quelques pistes d’analyse

Les thèmes et les tons sont très variés : dans le Paris de guerre Goudeket revient de Compiègne fantomatique ; les rafles de Juifs sont évoquées dans toute leur horreur. Les souvenirs de la presse 1900 fournissent des images originales de ces années. Comme dans les recueils de chroniques, les développements présentent un échantillonnage de types sociaux, d’anecdotes révélatrices : le jeune reporter qui interroge Colette, Renée la prostituée inscrite en silhouette sombre sur le jardin enneigé du Palais-Royal, de fortes personnalités féminines, des désaxés divers, des hommes riches…
Les confidences discrètes suggèrent les nuances des relations passées : les trois enfants Jouvenel sur une photographie, la naissance de Colette de Jouvenel en 1913. Ces dernières pages, dépouillées de tout poncif, sont remarquables de réserve et d’analyse lucide.
Rappelant les moralistes classiques, le texte peint et évalue les relations humaines, la hantise de la thésaurisation, le goût du pouvoir, la corruption. L’âge conduit à la réflexion sur le vieillissement, sur le bilan d’une vie, et d’un art. Une éthique quelque peu stoïcienne se dégage des pages consacrées à la souffrance, la frivolité devenant arme contre le désenchantement. L’écriture est en soi éthique, avec ses rites, son orientation vers les lecteurs dont elle souhaite se faire aimer —, ses jeux graphiques, musicaux : un bilan s’esquisse qui donne à Chéri et Sido toute leur valeur, sans prétendre prescrire une « méthode ».
Ces textes brefs se rapprochent parfois des Essais de Montaigne. Les récurrences choisies, les images sont mises en cohérence par un imaginaire poétique qu’annonce le titre même : Vesper, une mythologie maîtrisée (le goût de la voyance d’ailleurs), les rêves, l’osmose avec le jardin — celui du Palais-Royal comme autrefois celui de Saint-Sauveur — cadastré par les points cardinaux.

L’accueil de la critique

La critique apprécia unanimement l’ouvrage, de façon parfois lyrique, louant la manière dont un thème rebattu se trouvait renouvelé. Robert Kemp admire l’œuvre (et Colette à sa fenêtre) en termes incantatoires : « La nuit tombe. Mais n’est-ce pas vous, Vesper ? Et je vois votre pensée briller, entre les rideaux rouges. »

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