LETTRES À SA FILLE


 L’histoire du texte

Les lettres réunies, présentées et annotées par Anne de Jouvenel ont été éditées chez Gallimard en 2003 (disponibles en Poche Folio 4309). Elles couvrent 37 ans de correspondance, de septembre 1916 (la petite Colette a 3 ans) à juillet 1953 (un an avant le décès maternel). Un encart central présente des photographies de « Bel Gazou » à tous les âges de la vie.

Le fil de la correspondance

Dans le croisement des courriers, les lettres de Colette sont bien plus nombreuses que celles de sa fille, simplement parce que celle-ci a tout conservé, contrairement à sa mère.
Anne de Jouvenel, nièce de la « petite Colette », éclaire en préface l’échange épistolaire, soulignant la difficulté qu’il y avait à posséder une mère hors du commun, et la manière dont la filiation fut assumée, non sans douleur, mais pieusement. Elle reçut mission de publier ces lettres « le plus tard possible ».

Le jeu des signatures révèle en partie le lien singulier qui unit à une mère célèbre celle qui avouait : « Il faut toute une vie pour s’en remettre. » À ses nombreux billets d’enfant qu’elle termine volontiers par « Ta petite Bel gazou chérie », « Bel gazou qui t’adore !!!!!!!!!! », « Ta petite Bel gazou pour la vie », « Ta petite Colette qui t’aime beaucoup », ou facétieusement « Coh. lete », la réponse maternelle se termine par « C. de Jouvenel », puis systématiquement par « Colette » après le divorce, assez peu par « Maman », terme alors orné d’un commentaire de circonstance : « ta maître-maçonne, menuisière, laveuse, terrassière, etc etc etc et même maman, Colette », ou encore «Ta maman et ton amie Colette»
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Quelques pistes d’analyse

Au fil des ans, la Colette distante et rare écrit de façon plus maternelle, plus abondante. Cette évolution détermine les couleurs de la correspondance.

La petite, confiée à une nurse, miss Draper, à la famille paternelle de Corrèze, puis très tôt à des institutions, souffre de solitude affective. La rébellion se manifeste indirectement, contre l’école et le pensionnat. Les lettres de la mère virent alors au sermon, même bien tourné ; aux griffonnages qui demandent une visite ou un câlin, elle répond : « tu deviens ce que j’ai toujours dédaigné, quelqu’un d’ordinaire… » Voici une semonce à la fillette de 11 ans : « Je ne saurais, ma petite fille, admettre que tu me traites légèrement, je te l’ai déjà dit. Ta moyenne de retenues, pour les sorties de quinzaines, commence à dépasser ma patience. Et quel est le regret que tu m’en témoignes ? »
Dans le commun âge adulte, les liens se resserrent ; la spontanéité d’écriture propre à Colette apparaît — humour, anecdotes, commentaires pittoresques sur leurs deux personnes. Mais le sujet de leur vie sentimentale reste pudiquement évité. L’amour filial se manifeste particulièrement pendant la guerre, par des envois nourriciers depuis la Corrèze, dont la mère, gourmande, accuse réception.

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