NUDITÉ


En pleine Occupation, Colette reprend, pour les développer, deux articles qu’elle avait rédigés pour Paris-Soir en 1938 (26 décembre) et 1939 (15 mai). Nudité est publié à Bruxelles en 1943, dans une très belle plaquette illustrée par Charles-Emile Carlègle.

Le fil du texte

À partir des souvenirs d’une soirée aux Folies-Bergère, qu’une tempête de neige sur Paris a rendue plus mémorable, l’écrivain se livre, dans une prose particulièrement élaborée, à une méditation sur les diverses formes de nudité qu’elle a connues au fil d’une vie commencée, vers 1900, sous le signe du « potelé », du « mamelu ». Si le propos est d’abord descriptif (évoquer le spectacle lui-même, ses merveilles, et célébrer le corps féminin sur scène), il devient narratif au gré d’anecdotes nées comme spontanément d’une mémoire vagabonde. Ainsi l’histoire d’un montreur de mannequins de cire, ou la biographie de la jeune Bouboule qui « a peur des hommes », ou encore celle de deux jeunes mariés que leur nudité trop impudemment affichée a rendus étrangers l’un à l’autre. Ce qui se construit au fil de ces allers-retours entre le passé et le présent, entre le visible et le remémoré, n’est autre (l’air de ne pas y toucher, et non sans humour) qu’un petit traité esthétique de la nudité plastique.


Quelques pistes d’analyse

Du point de vue de la poétique colettienne, ce texte doit retenir l’attention pour deux aspects particuliers. D’une part, un art de la digression maîtrisée, de l’entrelacs de souvenirs et de récits que l’écrivain, depuis Le Pur et l’Impur, ne cesse de parfaire. D’autre part, un langage poétique d’une complexité qui peut faire parfois penser à celui du Mallarmé de Crayonné au théâtre. L’univers est bien, ici aussi, celui du théâtre, et l’on ne voit pas sans émotion la Colette de 1943 revenir sur ce monde qu’elle a si bien connu, et si bien décrit dans La Vagabonde et L’Envers du music-hall. Mais trente ans d’écriture ont passé par là, et distillé le style jusqu’à un point de perfection. Nuditérassemble maints aspects épars de l’esthétique colettienne, et notamment les plus originaux : la question de la pudeur masculine, qu’elle interroge depuis La Chatte en 1933 et qu’elle évoque aussi, cette même année 1943, dans Le Képi. Mais surtout, l’idée de l’indispensable impassibilité, ou gravité, de la beauté, qui ne saurait se satisfaire de mouvements, ni même de sourires. L’évocation de cette soirée au music-hall permet de faire comprendre, rien moins, ce qui distingue une statue d’une figure de cire. Mais elle révèle aussi pourquoi notre écrivain, fort conscient des dangers de l’expressivité outrancière, ne sourit jamais sur les photographies qui la représentent. On ne sera beau chez Colette qu’à proportion d’être grave, comme les Vénus nues des Folies-Bergère.

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