PAYSAGES ET PORTRAITS


 L’histoire de l’œuvre

Paysages et portraits a paru en 1958 (quatre ans après la mort de Colette), avant d’être réédité en 2002 dans une version revue et corrigée chez le même éditeur (Flammarion). Le titre global, à valeur générique, n’est donc pas de Colette. Le recueil est constitué de 37 textes brefs, souvent des articles de journaux qui avaient été oubliés ou écartés par l’auteure.
L’édition de 2002 a permis de rétablir le texte original de Colette, parfois modifié ou édulcoré dans la première version ; dans chaque partie thématique, les textes sont désormais présentés par ordre chronologique, ce qui met en valeur l’évolution de l’écriture (qui atteint vers 1950 une fragmentation annonciatrice de la fin), et la succession des lieux dans la vie de Colette. Enfin, dans la série radiophonique, le corpus a été unifié (les six émissions sont adressées au public français). L’histoire originale de ce corpus tient donc à son caractère posthume, ainsi qu’à la créativité de Colette qui dispersait ses textes en abeille prodigue, sans toujours se soucier du sort de cette œuvre foisonnante, dont elle a elle-même méconnu, voire fréquemment nié, la valeur.

Le fil du texte

Les 37 textes qui constituent le recueil ont été écrits entre 1909 et 1951 : c’est dire qu’ils recouvrent plus que de quarante ans d’écriture et qu’ils constituent non seulement un remarquable condensé de l’œuvre, mais témoignent de plus d’un demi-siècle de vie politique, artistique et culturelle en France.
Plusieurs séquences se dessinent :
– Les trois premiers textes (dont « Le passé ») posent la problématique d’une identité féminine à conquérir.
– A la série de sept textes sur l’amie Valentine sont adjoints les deux dilemmes existentiels de Josette et Alix.
– La série des « Paysages » retrace un premier mouvement d’appropriation de l’espace extérieur depuis la Picardie en 1909, le Limousin en 1913, Rome en 1917, avant de refléter le rétrécissement progressif de l’espace (le « Bois » à Paris en 1936), jusqu’au confinement forcé au microcosme du Palais-Royal.
– La séquence suivante, plus sensorielle, présente deux textes gustatifs (« Gastronomie »), et trois olfactifs (« Parfums »).
– Suivent quatre « Portraits » : à la différence de Valentine à valeur emblématique, ceux-ci renvoient à des individus contemporains précis (un poète, un gentleman cambrioleur, une actrice) auxquels il convient d’adjoindre les portraits suivants de deux « Danseuses » et d’un peintre de danseuse (Matisse).
– Cette dernière description ouvre un cycle de réflexion sur l’art, avec deux textes sur le « Cinéma » et une conférence sur la « Poésie ».
– Six émissions radiophoniques pendant la guerre.
– Les trois derniers extraits, de nature plus existentielle, s’interrogent — comme en parallèle des trois premiers — sur l’identité à défendre, cherchant des dérivatifs à la souffrance.


Quelques pistes d’analyse

Paysages et portraits est à la croisée des chemins : on y retrouve les principaux thèmes qui mobilisent Colette dans toute son œuvre, et d’abord celui d’un rapport problématique à autrui : sur le mode de la marginalisation (la narratrice reconnaît son « inquiet amour de la solitude »), de l’affrontement (avec Valentine) ou du dédoublement : la narratrice s’intéresse, chez les actrices, à « ces ‘doubles’ mystérieux, noirs et blancs, détachés d’elles-mêmes », comme l’écriture élit ses figures de projection (la jeune accouchée du début — ni tout à fait Colette, ni tout à fait une autre — ou même le phyllocactus de la fin auquel la narratrice s’identifie).
Ainsi le recueil est soumis à un double mouvement d’appropriation et de désaveu. Colette dénonce avec vigueur tout ce qui emprisonne l’être humain : elle s’interroge sur ce qui motive les acteurs, « enchaînés », « cloîtrés dans leur travail » (en doubles implicites à l’écrivain). Face à l’entrave collective subie pendant la guerre, elle s’identifie à ses contemporains « prisonniers comme [elle] de Paris »; mais elle se désolidarise des femmes à la mode qui acceptent d’être coincées dans leur robe. C’est pourquoi Isadora Duncan l’enthousiasme par ses bonds légers, mais elle comprend finement que la danseuse fait figure d’« évadée », non de « libératrice » pour ses contemporaines.
La narratrice apporte ses propres solutions à ces emprisonnements : soit de façon concrète, en déménageant sur place ; soit en éternisant, par l’artifice pictural, le mouvement (à la façon de Matisse, paralysé par l’âge) ; soit en se logeant, quand on est invalide, « dans un cyprès » : la poésie ouvre les portes de l’entrave.
La résistance à l’adversité est l’autre message développé par Colette, avec une intention didactique plus marquée. Elle cherche à enseigner à ses contemporaines la force de lutter contre le découragement personnel : « A l’œuvre, pauvre Alix ! ». En temps de guerre, elle se veut plus convaincante encore en multipliant par quatre le nombre des battantes (les sœurs Jollet de son enfance). Enfin elle-même restera le modèle d’une résistance à « l’ennemi intime », menant une « guerre honorable » contre la souffrance.
L’antidote le plus constant dans ce recueil reste la curiosité pour le vivant, le goût d’enquêter et de comprendre, à l’envers duquel reparaît parfois la visée polémique : la narratrice reproche à ses contemporains de n’avoir « pas un geste d’enquête personnelle » ; elle analyse l’énigme Stavisky ; elle observe, dans son phyllocactus, « le centre du centre »… Interroger le monde reste donc la grande affaire de ce recueil. Sans cette fascination pour le vivant multiforme, pas d’étonnement, clé jubilatoire d’une présence au monde.
Autant de problèmes existentiels de fond, autant de réponses toniques et magistrales trouvées dans ce recueil qui ne méritait pas d’être exclu, par leur auteure, de la publication.

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