TRAIT POUR TRAIT


L’histoire de l’œuvre

Publication originale (à petit tirage) en 1949. L’édition définitive (1950, Ferenczi et t. XIV des Œuvres complètes) ajoute 5 textes et en retranche 2 (sur Léon-Paul Fargue et sur Marguerite Moreno), replacés dès 1949 dans l’édition originale du Fanal bleu. Ce livre recueille des textes assez divers, publiés isolément entre 1923 et 1950, sans pour autant suivre l’ordre chronologique de ces publications.
Édition de référence : Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. IV, 2001 (J. Dupont).

Le fil du texte

L’ordre finalement adopté par Colette tend à organiser thématiquement cet ensemble de 18 textes. Le recueil s’achève par un tardif portrait de Balzac (1947), dissimulé derrière celui d’un de ses personnages, Mme Marneffe : cette place conclusive signale obliquement la révérence, souvent exprimée, de Colette pour cet écrivain, tout en faisant écho, par une sorte de bouclage cyclique, aux quatre textes initiaux du livre, consacrés eux aussi à un groupe éclectique d’écrivains (Proust, Anna de Noailles, Léon-Paul Fargue, Courteline). Après les portraits d’un grand médecin (Mondor) et d’un homme politique (Maginot), Colette regroupe 3 grandes interprètes dans des domaines différents (Sarah Bernhardt, Emma Calvé, Polaire), puis 7 représentants des arts plastiques, d’importance à vrai dire inégale, voire mineure. L’ensemble se présente ainsi comme une sorte de gerbe complexe d’hommages et de portraits, et dissimule ce que la naissance de tel ou tel de ces textes doit à des circonstances fort diverses (et parfois d’ordre nécrologique ou journalistique).

Quelques pistes d’analyse

On peut discerner des fils conducteurs plus secrets dans cet ensemble hétéroclite, mais rétroactivement ordonné. On y reconnaît d’abord sans peine une série de compléments à cette sorte d’« espace autobiographique » qui se déplie peu à peu, en marge des textes bien connus qui se donnent plus explicitement cet objet. La vie avec Henry de Jouvenel, boulevard Suchet, reçoit un éclairage imprévu à l’occasion d’une visite de Maginot. Courteline est aussi le prétexte à une nouvelle évocation des années Willy, mais aussi de Colette un peu plus tard sur les planches, lors des « tournées Baret ». C’est encore dans le cadre des années Willy que prend place la rencontre avec Debussy, alors que Proust apparaît à deux moments distincts de la vie de Colette comme de la sienne, du salon Caillavet aux fameux dîners du Ritz après la guerre. C’est aussi ce qui caractérise le portrait de Sarah Bernhardt, qui raboute ensemble les souvenirs de la jeune spectatrice que fut Colette avec celui d’une rencontre d’après-guerre avec Sarah désormais octogénaire. Le portrait de Polaire apparaît comme une sorte de post-scriptum à son évocation saisissante dans Mes apprentissages. Ce recueil est aussi un autoportrait fragmenté de Colette : noté dans les toiles de Camoin, le goût du « bleu fondamental » renvoie à celui de Colette, tout autant qu’à son époque tropézienne, celle de La Naissance du jour, et ce portrait nous montre Colette aussi « sur le motif », comme un peintre, guettant l’« éclosion » d’un « grand lys maléfique », de même que la « soif de voir fleurir » est l’apanage commun de Colette et de Nigg ; Dignimont, tout comme Proust d’ailleurs, est un double de Colette, grâce à la « clef » de « cette porte, derrière laquelle est notre passé, et que nos ne rouvrons qu’à des heures privilégiées par le sommeil, la maladie ou le bonheur ». Et le « triomphant détail » que Colette observe dans l’art de Balzac, c’est une façon à peine oblique de nous dire l’essentiel de son propre art du portrait : « fougère incendiée » de la barbe de Christian Bérard, « azur floral » des yeux de Sarah Bernhardt, « si jeunes dans un lacis de rides », « masque » du chirurgien Mondor, « tout à coup pétrifié autour de l’œil qui vise ».

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