JULIE DE CARNEILHAN


 L’histoire de l’œuvre

Le roman, commencé en janvier 1941, est terminé cinq mois plus tard et publié pendant l’Occupation, en feuilleton dans Gringoire du 13 juin au 22 août 1941. Il fut difficile à écrire comme en témoignent les ratures, collages et les nombreuses corrections. Colette évoquant son travail dans ses lettres aux Petites Fermières parle d’un « sacré venimeux dégueulasse de roman ». C’est qu’il ravive des souvenirs et se rapporte à sa vie mouvementée avec Henry de Jouvenel. Les interrogations ne manquèrent pas lors de la publication du roman chez Fayard en octobre 1941, mais Colette se chargea de les faire taire comme elle l’écrira à Anatole de Monzie : « Non, Espivant n’est pas Jouvenel».

Le fil du texte

Le titre invite à découvrir un portrait de femme, et c’est bien le personnage de Julie de Carneilhan, qui ouvre et clôt le récit ramassé sur une courte période temporelle d’une quinzaine de jours. Julie, divorcée du comte d’Espivant, se croit guérie en menant une vie où la légèreté sert de rempart à la solitude. Elle va retomber sous le charme de celui-ci, lorsqu’il l’appelle à son chevet, à la suite d’une crise cardiaque. Elle accepte sans scrupule d’être mêlée à une déloyale opération d’argent aux dépens de la nouvelle et jeune Madame d’Espivant, belle juive épousée pour sa richesse. La bassesse masculine sera portée à son comble lorsque Julie découvrira dans une scène magistrale qu’elle a été flouée par d’Espivant en même temps que sa rivale. Stoïque, elle choisira alors de se retirer dans le domaine familial, avec son frère et ses chevaux.

 

Quelques pistes d’analyse

Si Colette a transposé dans ses personnages un peu de son histoire, — Julie empruntant des traits à Isabelle de Comminges, mère de Renaud de Jouvenel et la riche Marianne à la troisième épouse d’Henry, Gemaine Sarah veuve de Charles Dreyfus —, elle fait surtout passer dans le récit le douloureux ressentiment qui lui reste. La jalousie qu’a pu faire naître la rivale conduit l’écrivain à noircir ses personnages. Cruauté de Julie, muflerie du comte d’Espivant, richesse douteuse de Marianne, l’étrangère qui « manque de classe ». Autant de motifs traités ici sans grande nuance, que ce soit dans l’approche de la duplicité féminine, de la lascivité masculine, ou de la judéité de l’étrangère. Colette règle ses comptes. Et les personnages secondaires ne sauvent rien, du jeune amant Coco Vatard « fils à papa » au jeune Toni d’Espivant dont les sentiments sont moqués par celle qu’il vénère. Reste le choix final du personnage féminin. La retraite sur les terres ancestrales, que l’on peut expliquer comme le choix courageux de la femme apte à surmonter définitivement la douleur amoureuse ou comme la volonté d’opposer à la vénalité du monde politique, les valeurs de pureté et d’authenticité du terroir.

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