LA CHATTE


 L’histoire de l’œuvre

Tandis qu’elle est très occupée par son métier d’esthéticienne, Colette se met, début 1933, à un roman qu’elle veut bref, et déclare tel. Mais il lui coûtera un effort énorme, dont témoigne sa correspondance. La Chatte est publié d’abord dans l’hebdomadaire Marianne, en neuf livraisons, du 12 avril au 7 juin 1933, puis en volume au mois de juin.

Le fil du texte

Un couple de jeunes mariés, de bourgeoisie dorée, s’installe dans un appartement étrange et moderne au-dessus de Paris. Mais le jeune homme, avant Camille sa jeune épouse, avait une maîtresse. Et celle-ci fait retour, et réclame son droit d’inaliénable affection. Banalité ? À ceci près que la maîtresse, Saha, est une chatte admirable, et liée au jeune homme par les liens d’une connivence insondable et muette. Elle va insinuer dans le couple son ombre sûre, et le défaire. Ce pouvait être un vaudeville. C’est une tragédie que Colette conduit à son terme d’une main impitoyable, en huit chapitres fulgurants. Ou plutôt trois actes. Le premier : l’amour des deux jeunes gens, leur mariage, une vie à deux qui commence. Le second : la sourde aliénation de leur union, la jalousie de la jeune épousée, qui culmine dans le crime qu’elle commet contre la chatte préférée. Le troisième : la séparation fatale des deux époux, et le retour du jeune homme dans son jardin d’enfance, royaume des mères aimantes et de la chatte exclusive et silencieuse.

Quelques pistes d’analyse

Ce récit (presque une nouvelle), de densité remarquable et de puissante tension dramatique, permet de saisir certains des traits les plus caractéristiques de la Colette romancière. La ténuité de l’argument (un classique trio amoureux, une histoire éternelle de jalousie) semble ouvrir à une observation psychologique implacable, tout comme elle libère une poétique très maîtrisée de la nature. Celle-ci s’exprime en particulier dans les évocations d’un jardin clos, mélancolique et menacé comme tous les jardins colettiens. La Chatte relance la plupart des éléments dialectiques qui marquent l’imaginaire de l’écrivain : le pur et l’impur, le nu et l’habillé, l’anguleux et le courbé, le monstrueux et l’innocent, le tapage et la réserve. C’est d’ailleurs dans ce dernier terme que réside peut-être l’essentiel : dans certain silence dont la romancière entoure la relation particulière de son héros et de l’animal aimé, et qu’elle refuse de rompre. Soustraite par nature au langage, la connivence de l’homme et de la bête exige une écriture de l’abstention, que Colette pousse ici jusqu’à un point extrême. Et l’on referme ce livre en s’interrogeant – en ne cessant de s’interroger – sur ce qui, d’indicible, peut lier ce jeune homme à son animal, au point qu’au moment du choix, il puisse préférer la chatte à sa propre épouse charmante. Mais Colette elle-même n’avouait-elle pas une « préférence » pour les bêtes ? La Chatte recèle, mais ne dévoile pas, l’un de ses secrets majeurs de vie, et d’écriture.

L’accueil de la critique

La Chatte fut reconnu dès sa publication originale comme l’un des ouvrages les plus maîtrisés de l’auteur, et celui où elle était parvenue à rassembler en nombre les éléments épars de son univers, et d’elle-même.

ÉCOUTER
un extrait lu par