Le Fanal bleu


L’histoire de l’œuvre

Cet essai, « ni mémoires ni journal », a été écrit de 1947 à 1949. Le 14 mars, il est chez l’éditeur Ferenczi et achevé d’imprimer le 5 mai 1949. Tous les événements narrés se situent après 1946 (sauf rappels ponctuels) : cette exclusivité — qui s’ajoute au fait que ce livre sera le dernier écrit par Colette (morte cinq ans plus tard) — donne au recueil une dimension de testament, moral sinon littéraire. Un bilan sans prétention, qui ne donne de leçon à personne, mais sait bien à quelle hauteur d’exigence il engage son auteure.

 

Le fil du texte

Le recueil se compose de chapitres, présentés dans un ordre apparemment chronologique, dont certains sont titrés par Colette : – une introduction sur le vieillissement (dont il s’avère qu’elle a été écrite à la fin) : un chapitre
– « Genève 1946 » : trois chapitres
– « Paris » : un chapitre
– « Beaujolais, 1946 » : cinq chapitres (après le premier effectivement dédié aux vendanges, les suivants sont consacrés aux amis à Paris)
– « 28 janvier 1948 » : trois chapitres
– « Grasse 1948 » : un chapitre
– « Marguerite Moreno » : un chapitre (hommage publié dans Le Figaro littéraire du 11 septembre 1948)
– [fin, sans titre] : trois chapitres (où s’entrecroisent méditations animales, végétales, minérales, littéraires…).
Globalement, certains groupements séquentiels apparaissent (les deux visites différentes de Cocteau ; les chiens et les enfants sur le thème commun des larmes). Mais les titres peuvent être trompeurs (les expériences parisiennes ne se limitent pas à la partie qui porte ce titre) : le recueil se plaît à rompre l’effet de linéarité pour refléter le désordre vital. Toute liberté est laissée aux lecteurs de saisir les nombreux recoupements thématiques (ex : animaux du début et de la fin), par-delà la perte apparente de structure.

 

Quelques pistes d’analyse

Le Fanal bleu se situe vingt ans après La Naissance du jour pour célébrer le bleu d’une dernière aube. Derrière le décousu des anecdotes, se dessine un vrai message existentiel. Un affaiblissement sensoriel général avec l’âge est constaté, mais dédramatisé : la perte de l’ouïe, de l’appétit, des forces mêmes. La problématique face à ces nouvelles données va être de deux ordres : relationnelle et morale. La première se joue sur le mode du détournement, la seconde, opposée, sur celui de l’acceptation.

En effet la narratrice s’affirme en double figure de convergence et d’« ascétisme ». L’immobilité est d’abord conjurée par tous les courriers, cadeaux, visites, hommages qui transitent de l’extérieur comme les présages convergeaient de tous les points du cosmos vers Sido. Cette convergence est aussi bien nationale (la France entière salue l’anniversaire de Colette) qu’internationale (cadeaux d’Amérique) qu’intergénérationnelle (de très jeunes lecteurs écrivent à la narratrice qui rencontre même un lecteur potentiel de… cinq ans et demi) ou inter-social (émetteurs issus de divers milieux professionnels) et reçoit la fonction de divertissement, au sens pascalien. Cette fonction d’oblitérer la souffrance se double d’une rhétorique de l’abondance, à fonction également conjuratoire : d’où les évocations du lait coulant à flot en Suisse, des 400 cornuelles mangées dans son enfance, des 900 kilos de jasmin, des innombrables eaux provençales, mais aussi des grains de sable qui ne cessent de « pleuvoir » à la fin, en gage d’écriture : euphorie apaisante de ce qui coule et de ce qui s’entasse…
L’autre fil directeur est de visée plus morale : soit par la métaphore dynamique, qui compense la perte de la mobilité en imaginant la douleur qui « bouge » en soi, mais qui projette aussi la narratrice dans des promenades mentales prises au sens littéral ; soit par le paradoxe : ne note-t-elle pas que « des corps grêles courent plus vite que des corps robustes » ou qu’un invalide peut aller au théâtre « comme tout le monde » ? Le paradoxe révèle toujours dans l’œuvre la face cachée du réel : il revalorise ici le handicap, et récuse toute pitié sociale. Mais le défi final se situe dans cette suite annoncée de l’œuvre : dans ce bras de fer qui l’oppose à son mal, la narratrice a l’intention, non sans humour, d’avoir « le dernier mot », grâce à l’écriture.

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