L’ENTRAVE


 L’histoire de l’œuvre

Le roman L’Entrave raconte la suite de La Vagabonde. Le ton est différent : Colette a entre temps épousé Henry de Jouvenel en 1912 et leur fille naît en 1913 ; elle conte avec humour, dans L’Étoile Vesper, les péripéties de la composition : « L’enfant et le roman me couraient sus, et La Vie parisienne, qui publiait en feuilleton mon roman inachevé me gagnait de vitesse. L’enfant manifesta qu’il arrivait premier, et je vissai le capuchon de mon stylo ». Colette tiendra a posteriori des propos sévères sur ce roman, dénonçant la « fin étriquée », les « héros amenuisés », le « ton bénisseur » : peut-être n’appréciait-elle pas le revirement… de Renée Néré.

Le fil du texte

Dans La Vagabonde, Renée Néré avait réglé ses comptes avec son ex-mari Taillandy, et refusé de suivre Maxime. Dans L’Entrave, elle reprend la plume, évoquant dans une sorte de journal (sans date) sa vie après la rupture qui clôt La Vagabonde. À Nice elle vient de revoir Maxime, accompagné de sa femme et de son enfant. Le bilan qu’elle effectue la montre vivant désormais sans profession, grâce à un héritage, entre Paris et quelques villégiatures. Elle narre les épisodes successifs qui la lient, dans l’hôtel où elle se trouve, avec un couple « orageux », Jean et May, flanqués de l’étrange Masseau. Puis nous la retrouvons à Genève, où elle évoque son départ de Nice, une rencontre un peu décevante avec son ancien partenaire de pantomime, Brague — « il « tourne » sans moi désormais ». Elle s’apprête à quitter Genève lorsque Jean survient. Après une phase de passion heureuse, des désaccords se manifestent, Jean quitte Renée qui est installée chez lui. Elle use d’un subterfuge pour renouer, et dans la dernière partie elle décrit sa propre métamorphose, une sorte de dépendance acceptée.

Quelques pistes d’analyse

On devine, en arrière-plan, la situation de Colette elle-même. Mais au-delà de la transcription d’événements plus ou moins autobiographiques (l’héroïne porte un nom différent de celui qui figure sur la couverture), l’ouvrage vaut par les multiples notations évoquant au début le flottement des femmes seules, puis par les variations autour des relations de couple — les scènes entre Jean et May, les affrontements entre Jean et Renée, les contradictions de la narratrice : elle éprouve à nouveau le désir de fuir l’image d’elle-même qui lui est imposée : « Voici le temps où vont paraître, sous l’ourlet de la jupe, sous les cheveux de soie, le pied fourchu, la pointe torse d’une corne… Les démons d’un silencieux sabbat m’agitent, il faut que je rejette, en la maudissant, la douce forme où tu m’as emprisonnée… ». La palinodie est frappante à la fin : « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en-deçà de l’homme… »
Rien ne dit plus que René écrive, mais l’écriture de Colette se déploie ici dans toutes ses variations : l’humour caustique de Masseau (inspiré par Masson, ami de Colette), les croquis qui évoquent May, vulgaire et superbe, ceux des riches oisifs de la promenade des Anglais, les descriptions poétiques du lac de Genève et des paysages bretons.

L’accueil de la critique

Le roman fut encensé : les critiques apprécièrent cette soumission féminine… Rachilde elle-même approuva : « Nous devons d’abord obéir à nos lois intérieures qui sont nos instincts et qui viennent de bien plus loin que nous. »

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