MES APPRENTISSAGES


 L’histoire de l’œuvre

Colette rédige ce livre en 1935. Mais divers indices suggèrent que c’est la mort de Willy, son premier mari, au début de 1931, qui a rendu possible et nécessaire un récit de ces années de mariage, de présenter un premier « versant » de sa vie de femme, et les circonstances de sa lente émancipation, personnelle et littéraire. Colette complétait ainsi, à 62 ans, les deux recueils autobiographiques (La Maison de Claudine, Sido) qui évoquaient son enfance et son adolescence. Le livre paraît en feuilleton dans l’hebdomadaire Marianne à la fin de 1935, et chez Ferenczi en janvier 1936.
Éditions de référence : Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, t. III, 1991 (J. Dupont) ; Les Vrilles de la vigne. La Maison de Claudine. Sido. Mes apprentissages, Hachette, 1994 (M.-Fr. Berthu-Courtivron).

Le fil du texte

On ne trouvera pas de récit continu et cohérent de ces 13 années, Colette reprenant l’esthétique discontinue et subjectiviste des textes autobiographiques qu’elle a déjà publiés. La restitution des hasards et du flou de la mémoire se combine ici avec les notations et anecdotes d’une mémorialiste qui entend aussi évoquer une Belle Epoque qui s’estompe déjà, mais aussi avec une évocation récurrente et péjorative du « cas Willy ». La première séquence est caractéristique : un inventaire hétéroclite de rencontres faites à diverses époques débouche, imprévisiblement, sur un portrait de la belle Otero (vers 1906-1907), qui lui-même devient le premier volet d’un diptyque, puisque cette séquence s’achève, une dizaine d’années en amont, sur l’évocation de Willy et de son rôle (vers 1894-1895) dans la rédaction par Colette de ce qui allait devenir Claudine à l’école. A l’autre bout du livre, la dernière séquence évoque Debussy, Mata-Hari, mais aussi le temps de la séparation d’avec Willy (1906), qu’emblématise un nouveau domicile. Dans l’intervalle, les lignes savamment brisées de la chronologie auront fait alterner des lieux (Paris, Bayreuth, les Monts-Boucons, Belle-Ile), des anecdotes, et des moments décisifs de ce mariage et de la naissance de l’écrivain Colette ; elles auront aussi rendu possible un portrait-réquisitoire de Willy, par une dispersion des touches et des angles de vue qui masque le fait qu’il s’agit sans doute là du vrai « fil conducteur » du texte, dissimulé par les arabesques capricieuses du souvenir.

Quelques pistes d’analyse

Colette semble souvent se conformer au « pacte » de sincérité sans lequel nous ne concevons plus, aujourd’hui, l’entreprise autobiographique. Certains aspects de sa vie de femme sont évoqués, la « curiosité » et « brûlante intrépidité sensuelle » qui conduisirent à ce mariage ne sont pas tues, ni sa condition d’épouse trompée et relativement complaisante, malgré la jalousie, et aussi, semble-t-il, une forme de « peur » face à un homme dont elle suggère la violence secrète, un homme qui sut longtemps s’assurer une forme peu honorable de soumission. Mais demeurent bien des silences et des réticences, en particulier sur l’exploration de Lesbos qui donnerait à ces souvenirs toute leur complexité humaine : il est frappant que la fin du texte ne laisse pas le lecteur deviner qu’au moment de la rupture avec Willy, Colette avait une liaison avec la marquise de Belbeuf, « Missy ». Faute de vouloir « tout dire », Colette avoue aussi que le personnage de Willy demeure énigmatique, et en fait le personnage d’un « roman » qui reste à écrire. Et surtout, l’aspect le plus énigmatique de son développement, pendant les « années Willy », Colette ne l’éclaire que parcimonieusement : comment devient-on écrivain ? D’où vient le « devoir » d’écrire autre chose que la série des Claudine ? Péchant souvent par omission, l’autobiographe en Colette biaise, esquive, et évidemment infléchit rétroactivement, assombrit aussi son évocation de cette période décisive de son existence, en même temps qu’elle noircit à plaisir son ancien mari. Dès lors, il est permis de juger que l’aspect le plus précieux du livre est dans son sens si aigu du détail et du concret, dans sa façon de nous restituer le grain singulier d’une époque révolue, le relief de tel ou tel personnage : ce journaliste alimentant sa rubrique nécrologique « en voiture à âne, son rat blanc familier sur l’épaule », « odeur du tabac, de l’encre grasse et de la bière » dans les rédactions de journaux, « pâle et terrible prunelle en fusion » de l’écrivain Marcel Schwob, « sillon mouvant et sauvage » du dos d’Otero dansant, « beau crâne de mathématicien » de Willy, « bagout » pittoresque de Lotte Kinceler, qui fut sa rivale, et en qui elle reconnaît, équitablement, une « force et une majesté de serpent ».

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