PRISONS ET PARADIS


 L’histoire de l’œuvre

La genèse et l’histoire de Prisons et paradis comptent parmi les plus complexes de l’œuvre de Colette. Le volume de 1932 rassemble 39 textes composés entre 1912 et 1932, dont un grand nombre avaient été publiés en revue, ou même parfois en volume. Par une série d’ajouts et de retraits, l’édition « définitive » de 1935 remanie cet ensemble, qui sera encore modifié légèrement pour l’édition du Fleuron en 1949. La genèse détaillée du volume est présentée dans la notice de l’édition de la Pléiade.

Le fil du texte

Prisons et paradis est constitué de douze sections distinctes : « Paradis terrestres », « La Treille muscate », « En Bourgogne », « Récriminations », « Le Feu sous la cendre », « 38°5 », « Puériculture », « Rites », « Sur l’“Éros” », « Portraits », « En Algérie », et « Notes marocaines ». Cet aspect composite rend délicate l’exposition d’un « fil du texte ». Mais il est en revanche possible, et même aisé, de révéler des réseaux de thèmes qui, étroitement entrelacés, assurent à ce volume disparate une cohérence remarquable. D’abord les animaux, préoccupation ancienne de l’écrivain, et dont elle interroge, avec une obsédante inquiétude, l’étrangeté, et la proximité conjointes. Ensuite, le Midi, dont – pierres, herbes, fleurs, arbres et lumière – Colette se révèle le chantre incomparable. Et encore, et partout, de Paris à la Bourgogne, du maquis méridional au jardin arabe, une gourmandise culinaire dont on comprend qu’elle dépasse la seule papille : elle est une métaphore de l’écriture, et une mesure du monde.

Quelques pistes d’analyse

Rarement l’art colettien de la métaphore – une façon de renouveler notre monde quotidien, en rapprochant des réalités hétérogènes, mais familières de tous – n’aura atteint autant de perfection que dans ce volume. Rarement aussi la relation, essentielle à tout l’univers de Colette, entre abstention et prodigalité, n’aura été explorée si avant. Si l’animal se donne et se laisse aimer, c’est parce qu’il demeure infiniment retiré, et inviolable ; si la cuisinière habile exhausse un « bœuf à l’ancienne » au rang de chef-d’œuvre incontesté, c’est parce qu’elle en garde le mystère, et se tient sur la réserve. D’autres préoccupations majeures de notre écrivain trouvent à s’exprimer au mieux dans ce volume : ainsi son intérêt pour le monstre (qu’il soit animal, humain, ou même végétal), ou son goût ancien pour l’arabesque, que Mistinguett en scène (« arabesque déliée sur un mur d’azur ») et une architecture marocaine lui permettent également de célébrer. Mais peut-être l’essentiel est-il ailleurs encore : dans le titre même que le poète a choisi de donner à ce recueil, Prisons et paradis. S’agit-il d’un couple antithétique, comme certains critiques l’ont affirmé ? Et si l’hypothèse inverse d’une parenté secrète de la prison et du paradis était aussi vraie ? Alors Colette se rapprocherait de Stendhal, et même de Genet. En renonçant à asséner au lecteur de son livre une définition figée de ces deux notions titulaires (comme elle le fait tout pareillement pour le pur et l’impur), l’écrivain le contraint à relancer sans cesse son interrogation : qu’est-ce au juste dans nos vies qui est prison ? et paradis ? À quelles conditions l’un peut-il se transformer en l’autre ? Mystère. Mais parce qu’il n’est jamais levé, ce mystère, en particulier, fait dePrisons et paradis une invitation à la lecture dynamique et ouverte des œuvres littéraires.

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